24 juillet 2017

Inauguration du Jardin des savoirs, jardin d'histoires


JARDIN DES SAVOIRS ET D’HISTOIRES 

C'est à Estivareilles, un hameau de la commune de St-Didier-sur-Doulon, perché sur la D19, entre Brioude et La Chaise-Dieu. Vue à couper le souffle sur la vallée et les montagnes.
Mardi dernier, Patric, botaniste passionné, conteur aux accents des Cévennes et Karine, pétillante photographe, nous font visiter leur jardin botanique, concentré de plantes fleuries et bourdonnantes, le long du sentier, au pied de leur maison. 


On admire et on respire ces plantes à manger, à soigner. On écoute les histoires de ces herbes aux pouvoirs magiques qui parlent des hommes et des femmes, d’hier et d'aujourd’hui. Il y a les plantes de feu, la plante de la femme « par excellence », cette autre qui se marie avec la patate, et aussi les empoisonneuses. 

Il y a des voisins, des amis, des curieux, des intéressés par la biodiversité, des néo-ruraux, un autre conteur-musicien, le soleil, du sirop de sureau maison, des petites tranches de pain tartinées de pestos et chapeautées de pétales de fleurs. C’est juste bien.
























Visite contée du jardin en juillet et août 2017, le dimanche et le mercredi  de 9h30 à 11h30. 6€, gratuit pour les enfants, rafraîchissements offerts. T. 06 70 04 16 53 / 06 80 94 14 33 -https://www.voyageurs-dans-l-ame.com







14 novembre 2016

Un jour de novembre, Etat d'urgence


Il y a quelques temps à Paris j’étais dehors en goguette, en paillettes, souvent.

Embringuée, embarquée, débridée. Largage des amarres pour une récolte d’émotions, de rencontres, de scènes aux couleurs mélangées et aux contours improbables. Joyeuse funambule en équilibre sur les fils de l’adrénaline tendus entre une boîte de nuit et une terrasse de café, avant de glisser dans les clameurs des salles parisiennes. A pied, à vélo, en métro, en taxi, défilé dans les lumières de la ville, les yeux fermés, ouverts, découverts, vivants, confiants.

Hier soir en sortant du Rosa, le vent d’hiver s’était levé sur la Seine et j’ai resserré mon écharpe avant d’enfourcher mon vélo. Il faisait nuit déjà. En chemin, je me suis arrêtée chez le Portugais du coin pour acheter une branche de céleri et des carottes pour la chorba. C’est ma collègue qui m’a donné la recette, celle de sa mère. Ma collègue a des cheveux magnifiques. Elle monte parfois sur le grand bar de la barge pour danser la danse du ventre, la pointe du pied tendue sur le zinc, les bras déployés, le bout des doigts posés sur l’air. Et alors sa beauté de reine antique me coupe le souffle.

Soupe partagée avec l’homme que j’aime. Douceur, chaleur, quotidien, sommeil.

Train-train de ce matin. Eau chaude, douche, chat. Contemplation. Le ciel de Paris, celui que je n’aime pas trop, avec la brume qui fait un couvercle uniforme au dessus des immeubles. Depuis deux jours, les branches des arbres posés dans le paysage de mes matins parisiens sont nues, ou presque.

Et ce texto. Est-ce que je vais bien ? Etrange cette question de si bon matin. Mais oui, et toi ? Et mon cœur, mon cœur vole en éclat en lisant sur le petit écran « Horrible » « Attentats » « Fusillés dans les rues du 11ème, 10ème et au bataclan ».

J’appelle mon amie avec qui j’aimais tant sortir, qui vit rue Bichat. Elle a passé la nuit à répondre aux messages reçus à partir de minuit. Elle me rappelle que nous avions trouvé un soir de fiesta au Bataclan par terre une liasse de billets et que ce soir-là la nuit fut encore plus folle.

Cette semaine, dans un petit square du nord de la capitale, j’ai ramassé des feuilles de ginkgo biloba. Elles sont posées là bien à plat. Dorées, toutes pareilles et toutes différentes, singulières, élancées, arrondies, épanouies, ciselées. Il y en a six.

Le Rosa est fermé. Etat d’urgence. Etat. D’urgence.

Je mets mon manteau et aujourd’hui sous ce ciel de Paris qui est encore plus bas, je vais ramasser cent quatorze autres feuilles, au moins.

24 février 2011

Irène et la lionne

Sur la photo, on la voit couchée dans le landau. Lumière dorée sur le pont du bateau.  Un bonnet carré posé sur la tête, emmailloté dans une laine crochetée de carreaux bleus et blancs, le bébé dort à côté d'elle. Posée sur une couverture rouge, le soleil couchant traverse ses deux oreilles dressées. Trois couleurs au-dessus du rose délicat de son nez font ressortir le vert de ses yeux. Noir autour de l’oeil droit, caramel pour le gauche, et une ligne blanche sur le nez,  entre les deux. 


Les chats tricolores sont des chattes, toujours. On les appelle Isabelle.

Irène se couche et soulève le drap. Les oreilles couchées en arrière, la chatte se glisse dans le lit. Les poils chauds lui chatouillent les orteils.

Irène se réveille. La queue périscope, le bout plus clair pointé de tous côtés, devance les pas engourdis d’Irène. Elle manque de la faire tomber.

Au petit-déjeuner, c’est concours d’ouvre-boîte. Concours de vitesse pour faire taire les miaulements qui s’emmêlent dans ses jambes. Les parents exigent que ce cirque cesse, sinon, on la met dehors. Les ouvre-boîtes électriques ont dût être inventés pour ça.

Le cylindre de pâté glisse dans l’assiette en ronflant, avec l’odeur. Irène coupe, arrête et inverse la course du pâté avec le couvercle de la boîte. L’affamée a le nez dans la langue, le bout de la queue figée à un demi centimètre du sol. les poils du dessus en contact avec l'air et les poils du dessous en contact avec la terre, just in case.

Irène se réveille. La chatte ne sort pas du lit. Sous la tente de draps, couchée de tout son long, elle miaule doucement, ferme les yeux. Là-bas, de l’autre côté, quelque chose se passe.


Irène rabat le drap, lève le sourcil. Sa main va virer la chatte. Elle pense déjà à l’odeur persistante, aux draps, à son lit, à la moquette. Pas d’odeur. Dans sa poitrine, son coeur se calme. 


Un minuscule museau écrasé pousse un premier mi, suivi par des mini-pattes aux coussinets roses.


Immobile, à genoux sur la moquette, elle regarde la chatte mettre au monde trois chatons, longtemps. Isabelle les lèche consciensieusement et se couche sur le côté. Les griffes s’accrochent dans les fibres du tissu. 


Ils se perdent dans les poils blancs de leur mère, coup de tête après coup de tête. 


Les yeux fermés, ils n’en finissent plus de téter, les pattes posés sur la mamelle, enfin.

A son retour de l’école, le lit est vide. Elle écoute. Elle trouve la chatte et les petits dans une pile de linge, dans le placard de la chambre.
Sa mère lui explique qu'elle les a déplacés pour être tranquille, en les prenant dans sa gueule, par la peau du cou, comme la lionne à la télévision.

Irène a du mal à se lever, fatiguée de s'être relevée pour remettre les piailleurs sur les mamelles d’Isabelle et de les avoir regardé pétrir le ventre de leur mère.

Irène prend Isabelle dans ses bras et la ramène au placard. Immense au-dessus des chatons, elle les arrête d’un coup de langue. Vacillants, ils bravent la rape géante, et foncent sur le ventre.

Un petit chat noir et blanc, le plus gros de la portée, toutes pattes dehors, se balance dans sa gueule. La chatte le dépose sur le sol de la cuisine, devant toute la famille attablée. Elle s’assied, la tête penchée sur le côté. Comme la lionne. Le vert dans le noir à droite, le vert dans le caramel à gauche, s'arrête sur Irène. Elle ouvre la bouche pour miauler, en silence. Elle attend. Les toutes petites pattes tremblent sur la dalle de pierre. Irène attrape le chaton par la peau du cou. Contre sa poitrine, le point humide du nez cherche dans le creux de sa clavicule. Irène le ramène avec les autres, au chaud, dans le placard. Isabelle pousse son miaulement rond de questions. Elle renifle ses petits, les uns après les autres et se met à les lécher. 

Irène rentre de l’école. Elle cherche, elle appelle. Isabelle,  qu'as-tu fais de tes petits. La tête au niveau de la queue, bien haute, Isabelle miaule, tourne le dos. Elle s’assied bien droite, élégante. Elle balance sa patte autour de son oreille, énervée.


La mère d'Irène monte les escaliers avec Isabelle au bout des bras. Jusqu’au placard, vide. La chatte renifle le creux occupé par sa portée. Elle ressort du placard. Elle traverse la chambre, petite foulée. Les escaliers ne craquent pas. Devant la porte de la maison, la queue droite, le nez pointé vers la poignée, elle veut sortir.

Irène se demande si la lionne, comme Isabelle, quand elle ne peut pas nourrir ses petits, les mange aussi, 


Photo © Bérénice Gouley, 2009 Tharon Plage

17 décembre 2010

Irène et la dame du Royal

Il fait encore plus froid que la veille.
Irène s'installe dans une grande brasserie sur les grands boulevards pour guetter sa collègue qui doit venir la chercher en voiture.

Elle est en avance. Elle commande un chocolat chaud à côté du radiateur. Ça sent le gazoil et de grands courants d'air lui glacent les jambes.
Elle regarde aller et venir le flot de parisiens derrière la vitre. A cette frontière de la ville, les voitures passent, incessantes. La bouche de métro de l'autre côté de la rue charrie des grappes de gens emmitouflés et pressés.

Dans le café, peu de monde. En face d’elle, une dame. Elle a un beau visage. Elle a l'air fatigué. Au-dessus de ses papiers de travail, l’oeil d’Irène attrape la courbe de son mollet qui dépasse du bord de sa chaise. La peau est très blanche. Le mollet est aussi gros que la cuisse d’Irène. Il y  a des gens qui sont minces, et d’autres qui ne craignent pas le froid.

La collègue d’Irène a du retard.
La dame au mollet nu est toujours là en face d’elle.  Sur le petit guéridon carré,  entre Irène et elle, il y a une petite tasse blanche et vide. Une rondelle de citron fraîche et brillante échouée sur une soucoupe. Un cendrier avec 2 mégots de cigarette, et un trousseau de clés à portée de main.
C'est une des muses de Bottero. Elle a ce visage rempli des femmes fortes. Ses cheveux sont raides et courts, elle est rousse.

Elle doit être infirmière, avec sa polaire bleu-clair passée sur sa tenue de travail, des sabots et le pantalon court. Elle doit être en pause, l’hôpital est juste à côté.
Elle parle dans son téléphone. Sa voix est calme.
Ses yeux suivent la trajectoire d'un point imaginaire entre une ligne de fuite et une autre.
Ils se diluent dans une montée de larmes bleues.

Elle dit qu'elle ne rentrera pas. Non, je ne rentrerai pas. Tu te rends compte, je l'ai frappé. Je l'ai frappé. Hier soir.
Je suis dans un café. Il fait très froid à Paris aujourd'hui. Je n'ai pas dormi. Je ne sais pas. Je suis partie dans la nuit, comme j'étais. Je suis en pyjama. Tu sais, ici, à Paris, tu peux bien être dans la rue en pyjama, personne ne te voit. Tout le monde s'en fout. Oui, aujourd'hui il fait très froid. Non, je ne sais pas. Je vais réfléchir. Il existe ici des endroits pour les gens comme moi. Non, je ne rentrerai pas.

Aucune larme ne passe la barrière de ses cils. Son regard croise celui d’Irène.
Irène lui adresse un signe, presque rien, son sourcil la salue.
Elle veut lui dire qu’elle, elle la voit. Elle ne sait pas comment le lui dire. Elle a envie d’aller la voir et de lui dire peut-être que vous pouvez raconter votre histoire, peut-être que je peux vous aider ? Que ça vous fera du bien de parler ?

Mais elle n’ose pas, elle ne dit rien,

Photo © Bérénice Gouley, 2009 Marseille-La cité radieuse 

Irène et le poisson rouge

Il tourne en rond dans un sac congélation noué, au bout du bras de ce type qu’elle ne connaît pas plus que ça. Sous l’autre bras, tout le matos : bocal, plante verte en plastique sur socle orangé, tube jaune de poudre déshydratée. Elle sait que ce truc sent le vomi.

C’est le milieu de la nuit, elle fête ses 30 ans. La musique fait vibrer les murs de la villa. 
L’idée-même de pouvoir offrir un animal à autrui la révolte. A elle, Irène. Zoé sa tourterelle avait bien été rejoindre ses copains volatiles par la fenêtre de l’appartement. Parce que la fenêtre sous les toits ne pouvait pas rester toujours fermée, et que la roucouleuse volait en liberté dans l’appartement.  
Ce type qu’elle connaît si peu et qui ignore totalement ses accointances avec la sphère animale la plante-là. Le sac gonflé d’eau au bout de ses doigts à elle, responsables dorénavant de la vie de cet être. 
30 ans, en couple, avec un poisson rouge.

A grand renfort de cris pour couvrir la techno et les rires, on cherche un nom pour le nouveau venu. Irène le tient toujours à bout de bras. Complètement ivre, la belle blonde pailletée proclame : on l’appellera Sushi.

Il vivra au bureau, pas question de le ramener à la maison. 
Un ami qui passe déjeuner, aquariophile, lui explique des trucs sur les écailles, la qualité de l’eau, les maladies que les poissons peuvent attraper, ils sont fragiles. Les produits qui traitent l’eau, le chlore, le PH, etc. Mais celui-ci devra se contenter de l’eau du robinet ou aller voir ailleurs.
On lui explique que tous les poissons rouges meurent d’obésité. Il faut très peu les nourrir. Un pétale de ce truc qui pue sera donc suffisant, un par semaine.

Elle se bat au bureau pour que le régime du poisson soit respecté. Ses collègues la traitent de mère ingrate, sans-coeur, de méchante affamante. 
Sushi virevolte dans son bocal, ses nageoires se déploient. Il est en forme. Un pétale, rien de plus.

Le matin quand elle arrive au travail, elle le trouve toujours alangui au fond du bocal, elle est toujours inquiète qu’il se soit noyé dans la nuit.
Elle tape doucement sur le verre, il se réveille, s’agite dans sa direction, en cognant son nez sur la paroie. Il lui fait la fête, il embrasse le bout de son doigt. 

Quand elle lève la tête de ses dossiers, il crépite dans la lumière, sur le bord de la fenêtre. Il a vue sur la cour, à l’abri du soleil. 

Les employés s’arrêtent. Oh, le pauvre dans son bocal. Il est beau, dis donc. Il a faim, non ?
Quand la paillette tombe, une fois par semaine, il se transforme en requin.
Irène, intraitable, soupçonne sa collègue de filer de la bouffe à Sushi en douce.

Comme avec un dauphin, elle essaie de lui apprendre à faire des tours. Avec sa mémoire, il faut sans cesse l’entraîner.
Seulement trois secondes de mémoire vive, c'est peu constate sa collègue.
Il nage à reculons divinement.

Irène change l’eau du bocal, au moins une fois par semaine. Elle régule la température pour lui éviter un choc thermique, une main dans le bol, l'autre sous le robinet. Quand elle le fait passer du petit bol qui l’accueille le temps du transfert, au bocal rempli d’eau propre, après un petit plongeon, il se met à nager à toute vitesse. Il ondule comme Loïe Fuller dans ses voiles, aussi gracieux qu’une danseuse  en tutu. Elle sait qu'il est heureux.

Irène adore les cerises. Elle en offre une à Sushi, pour qu’il goûte. Un extra. Le fruit échoué au fond du bocal, elle quitte le bureau. Le lendemain, l’eau du bocal est trouble, Sushi repose entre le fruit meurtrier et la plante en plastique. Le poisson rouge est noir, replié comme un avion de papier.
Son ventre, ses ouïes bougent. L'eau sent le vinaigre.
A vélo, Irène fonce chez les aquariophiles, et achète un médicament pour traiter l’eau et les écailles. Dans l’eau bleue du traitement, le poisson reste au fond. Ses collègues se foutent d’elle. Elle fait des tours dans le bureau pour passer à côté de la fenêtre, elle tape sur le bocal sans cesse et fait sursauter le poisson pour vérifier qu’il vit encore.
Quand il lui fait la fête le lendemain matin, elle respire, sa petite flamme d’eau, son poisson rouge est vivant.

Irène a trente-deux ans. Sushi a pris de l’envergure, sa queue, ses nageoires sont immenses, si belles, surtout dans son habit de petites bulles transparentes quand elle change l'eau. 
Irène vante les qualités fengshui d’un poisson rouge à qui veut l’entendre.

Le bureau ferme pour les vacances. Elle le met dans un sac en plastique, et, dans le bocal, à l’avant du vélo, au fond du panier, ils traversent la ville. Elle le confie à des amis. Facile : l'eau et la paillette par semaine. Et empêche les enfants de trop le nourrir s'il-te-plaît. Sois sage Sushi, je reviens te chercher.

Sur la table de la cuisine, les rayons du soleil chauffent le verre, le bocal, l’eau, le poisson. 
Les amis lui expliquent qu’ils ont hésité à aller en acheter un autre, le même, pour lui cacher cette fin idiote.
Irène pédale. Dans le panier, le bocal est vide.

C’est bête quand même, tant de peine pour un poisson rouge,

Photo © Bérénice Gouley - 2009, Highlands