27 novembre 2010

Irène et le chat

Elle pense à sa tante, celle qui vient de se faire recoudre le nez avec du fil doré. Le téléphone sonne, c’est elle.

Après l’opération, le nez de sa tante a changé. Dans le reflet de la glace, elle se demande quand va revenir son nez, son nez à elle. Attends un peu lui dit Irène, il va revenir, laisse-lui le temps. Sa tante lui rappelle qu’elles ont en commun une certaine impatience. 
Et Irène lui raconte l’histoire de l’impatience domptée par un chat.

Un jour, son amie lui dit qu’elle aimerait bien adopter un chat. Un petit, pour qu’elle puisse profiter de ce truc craquant qui fait le succès des ventes des calendriers de la Poste.

Mais, dans la grande ville, on ne trouve pas facilement de chaton.
Irène profite d’un week-end à la campagne pour demander si des fois il n’y aurait pas un chat à donner. Oui justement, on en a là une douzaine.

Regarde lui dit son hôtesse, je les ai tous photographiés. J’ai réalisé ce petit dépliant pour faire la publicité. Celui-là, je le connais bien, il est très câlin, et si beau tu verrais ça. Si tu veux, je te l’amène et s’il te plaît tu l’emmènes. Mais il faut que je te dise qu’il est quand même déjà grand, c’est un jeune chat. Voyons, déjà bien 8 ou 9 mois. Je te le montre ? 


Le chat est amené. Intimidé, il a une queue d’écureuil, de beaux yeux verts et des plumes au bout des oreilles. Il ne quitte pas l'hôtesse qui s’occupe habituellement de lui. Irène envoie la photo par téléphone à son amie. A l’autre bout du fil, elle le trouve joli ce chat, bien que plus grand que prévu, mais elle veut bien l’adopter s’il est aussi câlin qu’on le dit.

Irène dépose le chat chez son amie. Il sort de sa valise à chat en ronronnant et se glisse sous le canapé. Il y passe la nuit. Et le lendemain. Toute la journée, il reste caché. Au bout de la première semaine, sans avoir pu approcher le chat, l’amie s’inquiète. Elle qui était si impatiente de rencontrer son chat, elle commence à croire qu’elle a adopté un fantôme de chat. 


Comme les spectres, elle trouve au matin des traces de ses sorties. Le jour, pas de chat, pas de câlin. 


Au bout de deux semaines, elle essaie de le chasser de dessous le canapé. Il se carapate de l’autre côté de l’appartement, sous le grand lit. Pile au centre, là où on ne peut le toucher, même en étirant le bras.  On ne voit que ses yeux briller dans le noir.

L'amie dit que le chat a testé sa grande impatience, et qu’il fallait qu’elle lui laisse le temps d’arriver, son temps à lui. Un mois.
Curieux et câlin, il la suit partout, observe attentivement tout ce qu’elle fait, se couche sur ses pieds dès qu’il le peut. Il glisse son nez sous sa main, et ronronne sous les caresses.


T'en as un, toi, de chat ? lui demande sa tante,


Photo © Bérénice Gouley - 2010, Lôo - Sauveterre de Comminges

Irène et Sénèque

Hier matin, chez sa tante qui a la mémoire qui flanche, surtout pour les choses de l'émotion. 


La tante était fière d'avoir pu ranger, et jeter en grande partie tous les petits papiers, post-it et autres papillons où elle note tout, tout le temps, écriture pattes de mouche, de peur d'oublier. En tout cas, tous ceux du salon. 


Sur la commode, accolée à la livebox, une carte. "Ce n'est pas parce que les choses sont difficiles que nous n'osons pas, c'est parce que nous n'osons pas qu'elles sont difficiles. Sénèque (4 av JC-65)". 


Ensemble, elles sont allées acheter un carnet à la couverture jaune citron, qui se verra de loin, pour qu'elle puisse continuer à noter,


Photo © Bérénice Gouley - 2010, Paris


15 novembre 2010

dedans, dehors

Aujourd’hui, le chauffeur de la ligne deux, celui qui parle dans le micro pour raconter des blagues et faire sourire les voyageurs a dit qu’il rappelait à tous qu’on n’était pas forcément obligés de faire que regarder les femmes passer avec leurs poussettes sans les aider à grimper les escaliers, par exemple. Et je vous rappelle aussi que les femmes ne sont pas faites que pour faire des enfants et  la vaisselle.

Une femme, les joues humides de pluie, a dit ça y est, il pète les plombs. Hein ? Oui, écoute, le chauffeur pète un câble.
Après, on a appris qu’il était de Marseille et que petit on lui apprenait qu’il fallait laisser descendre un taureau, pour en faire monter un autre, et qu’il ne comprenait pas, quand il était petit, mais qu’à Paris avec le métro il avait enfin compris, en ajoutant c’est de l’humour. 

Irène n’a pas bien compris, ou peut-être était-ce le son du haut-parleur qui était mauvais mais ça devait avoir un rapport avec le fait de laisser descendre les gens avant de monter dans le métro, justement.

Dehors, dans les phares des voitures, une averse avait transformé les piétons en gymnastes concentrés pour le saut en longueur, entre la route et le trottoir, au-dessus des torrents d’eau, sous des petits toits de parapluies vacillants.

Irène a pensé au pied du père de son amie qui a fait ça sur la pédale de l’accélérateur au lieu de faire ça sur la pédale de frein, et qui est en train de faire son dernier voyage,

Photo © Willy Ronis, Pluie place Vendôme, 1947