17 décembre 2010

Irène et la dame du Royal

Il fait encore plus froid que la veille.
Irène s'installe dans une grande brasserie sur les grands boulevards pour guetter sa collègue qui doit venir la chercher en voiture.

Elle est en avance. Elle commande un chocolat chaud à côté du radiateur. Ça sent le gazoil et de grands courants d'air lui glacent les jambes.
Elle regarde aller et venir le flot de parisiens derrière la vitre. A cette frontière de la ville, les voitures passent, incessantes. La bouche de métro de l'autre côté de la rue charrie des grappes de gens emmitouflés et pressés.

Dans le café, peu de monde. En face d’elle, une dame. Elle a un beau visage. Elle a l'air fatigué. Au-dessus de ses papiers de travail, l’oeil d’Irène attrape la courbe de son mollet qui dépasse du bord de sa chaise. La peau est très blanche. Le mollet est aussi gros que la cuisse d’Irène. Il y  a des gens qui sont minces, et d’autres qui ne craignent pas le froid.

La collègue d’Irène a du retard.
La dame au mollet nu est toujours là en face d’elle.  Sur le petit guéridon carré,  entre Irène et elle, il y a une petite tasse blanche et vide. Une rondelle de citron fraîche et brillante échouée sur une soucoupe. Un cendrier avec 2 mégots de cigarette, et un trousseau de clés à portée de main.
C'est une des muses de Bottero. Elle a ce visage rempli des femmes fortes. Ses cheveux sont raides et courts, elle est rousse.

Elle doit être infirmière, avec sa polaire bleu-clair passée sur sa tenue de travail, des sabots et le pantalon court. Elle doit être en pause, l’hôpital est juste à côté.
Elle parle dans son téléphone. Sa voix est calme.
Ses yeux suivent la trajectoire d'un point imaginaire entre une ligne de fuite et une autre.
Ils se diluent dans une montée de larmes bleues.

Elle dit qu'elle ne rentrera pas. Non, je ne rentrerai pas. Tu te rends compte, je l'ai frappé. Je l'ai frappé. Hier soir.
Je suis dans un café. Il fait très froid à Paris aujourd'hui. Je n'ai pas dormi. Je ne sais pas. Je suis partie dans la nuit, comme j'étais. Je suis en pyjama. Tu sais, ici, à Paris, tu peux bien être dans la rue en pyjama, personne ne te voit. Tout le monde s'en fout. Oui, aujourd'hui il fait très froid. Non, je ne sais pas. Je vais réfléchir. Il existe ici des endroits pour les gens comme moi. Non, je ne rentrerai pas.

Aucune larme ne passe la barrière de ses cils. Son regard croise celui d’Irène.
Irène lui adresse un signe, presque rien, son sourcil la salue.
Elle veut lui dire qu’elle, elle la voit. Elle ne sait pas comment le lui dire. Elle a envie d’aller la voir et de lui dire peut-être que vous pouvez raconter votre histoire, peut-être que je peux vous aider ? Que ça vous fera du bien de parler ?

Mais elle n’ose pas, elle ne dit rien,

Photo © Bérénice Gouley, 2009 Marseille-La cité radieuse 

Irène et le poisson rouge

Il tourne en rond dans un sac congélation noué, au bout du bras de ce type qu’elle ne connaît pas plus que ça. Sous l’autre bras, tout le matos : bocal, plante verte en plastique sur socle orangé, tube jaune de poudre déshydratée. Elle sait que ce truc sent le vomi.

C’est le milieu de la nuit, elle fête ses 30 ans. La musique fait vibrer les murs de la villa. 
L’idée-même de pouvoir offrir un animal à autrui la révolte. A elle, Irène. Zoé sa tourterelle avait bien été rejoindre ses copains volatiles par la fenêtre de l’appartement. Parce que la fenêtre sous les toits ne pouvait pas rester toujours fermée, et que la roucouleuse volait en liberté dans l’appartement.  
Ce type qu’elle connaît si peu et qui ignore totalement ses accointances avec la sphère animale la plante-là. Le sac gonflé d’eau au bout de ses doigts à elle, responsables dorénavant de la vie de cet être. 
30 ans, en couple, avec un poisson rouge.

A grand renfort de cris pour couvrir la techno et les rires, on cherche un nom pour le nouveau venu. Irène le tient toujours à bout de bras. Complètement ivre, la belle blonde pailletée proclame : on l’appellera Sushi.

Il vivra au bureau, pas question de le ramener à la maison. 
Un ami qui passe déjeuner, aquariophile, lui explique des trucs sur les écailles, la qualité de l’eau, les maladies que les poissons peuvent attraper, ils sont fragiles. Les produits qui traitent l’eau, le chlore, le PH, etc. Mais celui-ci devra se contenter de l’eau du robinet ou aller voir ailleurs.
On lui explique que tous les poissons rouges meurent d’obésité. Il faut très peu les nourrir. Un pétale de ce truc qui pue sera donc suffisant, un par semaine.

Elle se bat au bureau pour que le régime du poisson soit respecté. Ses collègues la traitent de mère ingrate, sans-coeur, de méchante affamante. 
Sushi virevolte dans son bocal, ses nageoires se déploient. Il est en forme. Un pétale, rien de plus.

Le matin quand elle arrive au travail, elle le trouve toujours alangui au fond du bocal, elle est toujours inquiète qu’il se soit noyé dans la nuit.
Elle tape doucement sur le verre, il se réveille, s’agite dans sa direction, en cognant son nez sur la paroie. Il lui fait la fête, il embrasse le bout de son doigt. 

Quand elle lève la tête de ses dossiers, il crépite dans la lumière, sur le bord de la fenêtre. Il a vue sur la cour, à l’abri du soleil. 

Les employés s’arrêtent. Oh, le pauvre dans son bocal. Il est beau, dis donc. Il a faim, non ?
Quand la paillette tombe, une fois par semaine, il se transforme en requin.
Irène, intraitable, soupçonne sa collègue de filer de la bouffe à Sushi en douce.

Comme avec un dauphin, elle essaie de lui apprendre à faire des tours. Avec sa mémoire, il faut sans cesse l’entraîner.
Seulement trois secondes de mémoire vive, c'est peu constate sa collègue.
Il nage à reculons divinement.

Irène change l’eau du bocal, au moins une fois par semaine. Elle régule la température pour lui éviter un choc thermique, une main dans le bol, l'autre sous le robinet. Quand elle le fait passer du petit bol qui l’accueille le temps du transfert, au bocal rempli d’eau propre, après un petit plongeon, il se met à nager à toute vitesse. Il ondule comme Loïe Fuller dans ses voiles, aussi gracieux qu’une danseuse  en tutu. Elle sait qu'il est heureux.

Irène adore les cerises. Elle en offre une à Sushi, pour qu’il goûte. Un extra. Le fruit échoué au fond du bocal, elle quitte le bureau. Le lendemain, l’eau du bocal est trouble, Sushi repose entre le fruit meurtrier et la plante en plastique. Le poisson rouge est noir, replié comme un avion de papier.
Son ventre, ses ouïes bougent. L'eau sent le vinaigre.
A vélo, Irène fonce chez les aquariophiles, et achète un médicament pour traiter l’eau et les écailles. Dans l’eau bleue du traitement, le poisson reste au fond. Ses collègues se foutent d’elle. Elle fait des tours dans le bureau pour passer à côté de la fenêtre, elle tape sur le bocal sans cesse et fait sursauter le poisson pour vérifier qu’il vit encore.
Quand il lui fait la fête le lendemain matin, elle respire, sa petite flamme d’eau, son poisson rouge est vivant.

Irène a trente-deux ans. Sushi a pris de l’envergure, sa queue, ses nageoires sont immenses, si belles, surtout dans son habit de petites bulles transparentes quand elle change l'eau. 
Irène vante les qualités fengshui d’un poisson rouge à qui veut l’entendre.

Le bureau ferme pour les vacances. Elle le met dans un sac en plastique, et, dans le bocal, à l’avant du vélo, au fond du panier, ils traversent la ville. Elle le confie à des amis. Facile : l'eau et la paillette par semaine. Et empêche les enfants de trop le nourrir s'il-te-plaît. Sois sage Sushi, je reviens te chercher.

Sur la table de la cuisine, les rayons du soleil chauffent le verre, le bocal, l’eau, le poisson. 
Les amis lui expliquent qu’ils ont hésité à aller en acheter un autre, le même, pour lui cacher cette fin idiote.
Irène pédale. Dans le panier, le bocal est vide.

C’est bête quand même, tant de peine pour un poisson rouge,

Photo © Bérénice Gouley - 2009, Highlands

4 décembre 2010

Irène et le petit pois

Comme on fait son lit, on se couche.
Pour commencer à s’occuper sérieusement d’elle, elle décide de se payer un lit, un vrai.

Le catalogue sous les yeux, elle appelle le magasin. Pour un tout petit supplément, elle achète le modéle en 160X190.
C’est grand, mais à partir de maintenant, il faut voir les choses comme ça.

Pour le matelas, du maintien, du ressort, de la respiration et de l’aération pour toutes les saisons. Dans un grand magasin, au dernier étage, un matelas l’attend en équilibre sur sa tranche. Il a récolté la poussière sur un coin mal protégé, dans la réserve. Une roll’s de matelas, vendu moitié prix parce que c’est le mois du blanc, et encore moitié prix pour vous parce que vous allez faire une affaire et m’en débarrasser. Livraison gratuite.

Le cadre du lit est livré, en même temps que le matelas. Ensemble, ils prennent la moitié de l’espace privé d’Irène. Ses nuits sont plus douces, ça fait déjà la moitié de sa vie.

Elle déménage pour un appartement plus grand, avec celui qui a goûté à la douceur du lit.
Mais la douceur du lit ne suffit pas. Il faut redéménager, seule avec le lit, et vite.
Elle visite un appartement. Trop petit, pas la place de mettre le lit. Le lendemain, dans un autre, ça va, ça ira.

Ses amis viennent encore l’aider à déménager. Elle donne quelques recommandations à propos du matelas, c'est pas le moment de le plier celui-là.
Dans le camion, le matelas n’a pas été traité avec les égards qui lui sont dus. Tant pis, ce n’est pas le moment de chipoter, il faut partir, aller ailleurs, vite.

Dans le petit appartement, au milieu des cartons, juste la place de monter le lit pour se reposer, dormir. Le cadre du lit, le sommier, le matelas et la couette.
Elle se couche. Au milieu du lit, dans toute sa longueur, dans son dos, une barre. Le matelas a été plié, les ressorts sont tordus, foutus. Epuisée, elle dort sur le bord du grand lit. Elle pleure.

Elle attend d’avoir l’argent pour remplacer le matelas. Ca ira. En attendant, elle cherche dans quelle position le matelas est le moins bosselé. Elle le retourne, il est lourd, neuf encore, mais il faudra le jeter puisqu’il est foutu et que le confort de ses nuits est malmené.
Au printemps, un an plus tard, elle appelle le magasin, et choisit le haut de gamme en 160x190. Livraison sous 7 jours.
Le jour de la livraison, elle appelle son voisin pour qu’il l’aide à descendre le matelas dans la rue. En sortant le matelas du cadre du lit, ils se rendent compte qu'elle a posé le sommier dans le mauvais sens. Les lattes en dessous et l’arête centrale au-dessus. La barre dans le dos, c’est elle.
Ils retournent le sommier, les lattes au-dessus. Le matelas n’a rien.

Elle reçoit le matelas neuf, et donne le matelas qui n'a rien au voisin qui est ravi puisque c'est une roll's de matelas.

Quand elle était petite, sa mère l’appelait ma princesse au petit-pois,


Photo © Bérénice Gouley - 2009, Highlands